Éoliennes, véhicules électriques, smartphones, armement, métallurgie… Les terres rares sont partout, mais les sources d’approvisionnement sont rares. La Chine détient en effet le monopole de ces précieux minerais. Comment l’Europe peut-elle s’affranchir de cette dépendance ?
Elles ont des propriétés chimiques, optiques, magnétiques et catalytiques uniques, et sont l’objet d’une véritable ruée minière au niveau mondial. « Elles » ? Les terres rares. 17 métaux qui n’ont de rare que le nom. Elles sont en effet très répandues dans la croûte terrestre et font, depuis quelques années, l’objet d’une véritable guerre commerciale avec la Chine qui domine largement le marché.
Si les terres rares sont devenues si importantes aujourd’hui, c’est qu’elles sont indispensables à nos économies modernes. On les retrouve en effet dans de nombreux domaines des technologies de pointe, notamment dans celui de la transition énergétique et de l’armement.
Des métaux incontournables
Le néodyme, le praséodyme, le dysprosium et le terbium font par exemple partie, avec l’europium, du « top 5 » des terres rares les plus recherchées. Elles servent à fabriquer les fameux « aimants permanents », des rouages essentiels de la transition énergétique. On retrouve ces aimants dans les éoliennes, notamment offshores, et dans les batteries de véhicules électriques.
En augmentant considérablement les performances des machines, ces aimants sont devenus incontournables. Les éoliennes utilisent par exemple aujourd’hui 10 % de la production d’aimants permanents, demande qui devrait tripler d’ici 2030 ; les véhicules électriques en utilisent un quart aujourd’hui et la demande devrait être multipliée par 10 d’ici 2030.
On trouve aussi des terres rares dans les smartphones, les ordinateurs, les systèmes audios, les semi-conducteurs ou encore dans l’armement (radars, lasers, drones, missiles). Elles sont également exploitées en raison de leur fonction de catalyseur, mais aussi pour la métallurgie et le polissage.
La Chine largement en tête…
Aujourd’hui, les terres rares sont extraites dans des mines, principalement en Chine – qui couvre 70 % des extractions mondiales –, mais aussi au Manyar (ex-Birmanie), en Australie et aux États-Unis.
Mais l’extraction n’est qu’une étape du processus de fabrication des terres rares. Viennent ensuite les étapes de raffinage, de production de métaux, de conception des alliages, de fabrication des aimants permanents… Et là encore, la Chine domine, puisque, selon l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE), elle dispose de plus de 90 % des capacités mondiales de raffinage et de production. En d’autres termes, nous sommes tous dépendants de ce pays qui fait la pluie et le beau temps sur les quotas de production et les prix.
Si la Chine est devenue ultra-compétitive pour les terres rares, c’est qu’elle a massivement investi dans le secteur, et ce, dès la fin des années 1980. Elle a aussi adopté des réglementations environnementales beaucoup moins strictes qu’en Europe, aux États-Unis, au Canada ou en Australie.
Ceci a entraîné la chute des prix mondiaux et rendu les mines occidentales beaucoup moins rentables. Résultats : à partir des années 1990, de nombreux pays ont fait le choix d’importer des terres rares chinoises « bon marché » plutôt que de soutenir une industrie à la fois polluante et peu rentable.
C’est le cas de la France : dans les années 1990, elle était le premier producteur mondial grâce à l’entreprise Rhodia (désormais Solvay) qui traitait plus de la moitié des terres rares de la planète. Elle est désormais complètement dépendante de la Chine.
Not in my backyard
Comme souvent avec les mines, l’exploitation des terres rares entraîne la destruction des milieux naturels et de la biodiversité ainsi que la dégradation de la qualité de l’eau et des nappes phréatiques. Elle implique également la création de zones d’accumulation de déchets dangereux, en raison de la présence concomitante de thorium et d’uranium radioactifs dans les gisements.
Par ailleurs, les différentes terres rares ayant la particularité d’être présentes ensemble dans les gisements, leur exploitation implique de les séparer, ce qui rend le processus particulièrement coûteux en énergie, en eau et en produits chimiques. Il faut également prendre en compte que la teneur en terres rares des roches est souvent faible (environ 1 %), ce qui implique l’extraction d’une très grande quantité de roche.
Quand la Chine serre la vis
Le 9 octobre 2025, Pékin a édicté de nouvelles règles annonçant un renforcement du contrôle des exportations de terres rares. Celles-ci s’appliquent désormais à 12 terres rares contre sept jusqu’à présent et tout équipement contenant 0,1 % de terres rares nécessitera une autorisation d’exportation. En plus, les demandes concernant l’armement seront systématiquement rejetées.
Si les États-Unis et l’Europe sont parvenus à obtenir un report d’un an de cette décision, l’attitude chinoise fait craindre une hausse des prix ainsi que des risques de pénuries dans certaines filières. À l’heure où l’on prévoit une augmentation de 50 à 60 % de la demande mondiale en terres rares d’ici 2040, cette dépendance est une véritable menace. Car la Chine fournit aujourd’hui 98 % des aimants permanents aux industriels européens et près de 100 % de l’approvisionnement en terres rares lourdes.
L’Europe en plan de bataille
Pour contrer la menace chinoise, la Communauté européenne s’est dite prête à utiliser l’instrument anti-coercition qui pourrait lui permettre d’imposer des surtaxes, des restrictions d’exportation ou encore de bloquer l’accès aux marchés publics européens. En attendant, elle a annoncé, le 25 octobre 2025, le plan « RESourceEU » qui vise à réduire la dépendance aux exportations chinoises.
Il s’agira de trouver de nouveaux partenaires commerciaux pour s’approvisionner en métaux (Australie, Canada, Chili, Groenland, Kazakhstan, Ouzbékistan, Ukraine…), mais aussi de produire et recycler des terres rares sur le sol européen.
Les terres rares font en effet partie des 17 matières premières stratégiques identifiées par l’Europe. L’objectif est d’avoir d’ici 2030 au moins :
- 10 % de matières stratégiques extraites de son territoire,
- 40 % transformées,
- 25 % recyclées.
Parmi les 47 projets phares (https://www.lookupgeoscience.com/rare-earths-and-critical-materials-europe-to-reopen-mines/) d’extraction, de recyclage et de transformation des métaux, dont la liste avait été dévoilée le 25 mars dernier, cinq sont ainsi consacrés aux terres rares.
La France soutient la reconstitution d’une filière
La France, pour sa part, s’est dotée d’une délégation interministérielle aux approvisionnements en minerais et métaux stratégiques et d’un observatoire des ressources minérales pour les filières industrielles afin d’assurer sa souveraineté politique et son indépendance économique.
En avril 2025, Solvay a relancé son usine de séparation de terres rares de La Rochelle (France) pour produire des aimants permanents avec un objectif de satisfaire 30 % des besoins européens d’ici 2030.
À Lacq, près de Pau dans les Pyrénées-Atlantiques, deux projets sont dans les tuyaux : le groupe Carester construit une usine de raffinage de terres rares qui devrait entrer en fonctionnement en 2026, et la société britannique Less Common Metals prévoit de produire des métaux et des alliages de terres rares.
Une route vers l’indépendance qui prendra du temps
Mais selon un rapport du CNRS, la route sera forcément longue. Les experts ont identifié quatre grands leviers qui pourraient permettre de réduire la dépendance aux approvisionnements extérieurs. Malheureusement, toutes s’accompagnent de limites non négligeables qui devront être surmontées.
- L’innovation technologique : elle permettrait d’identifier des moyens de substituer les terres rares par d’autres matériaux moins « risqués ». Cependant, selon les auteurs, les ruptures technologiques restent rares et présentent en outre le risque d’une dépendance à d’autres matières premières critiques. C’est le cas par exemple avec les batteries Li-ion qui a créé une nouvelle dépendance au lithium, au cobalt et au manganèse.
- Le recyclage et l’exploitation des « mines urbaines » : il s’agirait de recycler les terres rares contenues dans les produits européens. Elles ont beau être perçues par les puissances publiques comme « le principal levier d’approvisionnement local », elles impliquent de mettre en place les infrastructures pour collecter tous les objets contenant des terres rares et les usines de recyclage. Ceci prendra du temps et demandera des investissements conséquents.
- La production responsable de terres rares avec le retour des mines en Europe : elle soulève de nombreuses questions environnementales et démocratiques qui devront être débattues avant d’être mises en place.
- L’exploitation des terres rares des territoires ultra-marins (les fameux « nodules polymétalliques ») : elle implique de quantifier les réserves, qui sont actuellement inconnues, et pose de nombreux problèmes environnementaux qui doivent également faire l’objet d’études et de débats.
Impossible, donc, de se passer des importations chinoises dans l’immédiat. Mais l’Europe n’a pas dit son dernier mot !
Affaire à suivre, donc…
Sources
- Terres rares et souveraineté nationale : l’équation impossible ?, CNRS, 17 novembre 2025
- Les terres rares : le paradoxe environnemental, CNRS, 22 avril 2022
- Terres rares : la Chine accorde à l’Europe un sursis d’un an, Le Point, 01 novembre 2025
- Terres rares, aimants permanents : comment pourvoir aux besoins pour réussir la transition énergétique ?, Commissariat général au Développement durable, 15 septembre 2022
Par Véronique Molénat, rédactrice scientifique.

